A propos du nouveau livre d’Yves Schwartz
« Usage de soi, Vie et Valeur » : l’auteur nous éclaire sur notre responsabilité à l’égard du monde présent en comprenant mieux en quoi nous sommes héritiers du vivant.
En ce mois de mai 2026, Yves Schwartz publie un ouvrage majeur aux éditions Octares. Ayant eu l’opportunité de prendre connaissance du texte avant sa version imprimée, je souhaite dans le cadre de ce blog d’ergoformation inviter les professionnels à lire ce nouveau livre afin d’avoir une connaissance plus sûre des fondamentaux de la démarche ergologique et ainsi d’en avoir une pratique plus aisée.
Il s’agit donc d’une introduction et non pas d’une recension de l’ouvrage.
« Usage de soi »
Voilà déjà 40 ans, Yves Schwartz faisait une découverte cruciale, susceptible de faire germer une nouvelle prise de conscience de ce qui définit notre humanité : l’usage de soi.
J’aimerais tout de suite mettre en évidence une particularité de cette notion. Selon qu’elle est abordée superficiellement ou avec attention, sous sa forme raccourcie ou bien développée, la formule « usage de soi » peut sembler aujourd’hui ordinaire ou au contraire apparaître puissante par sa nouveauté, capable de nous inciter à revoir les protocoles de connaissance des réalités humaines. Nous comprendrons toute la portée anthropologique de l’usage de soi grâce à la nouvelle publication dont il est ici question, mais disons déjà quelques mots pour éviter les biais d’interprétation de ce que l’auteur appelle dans sa version complète : « l’usage du corps-soi, par soi et par les autres ».
Après une longue histoire industrielle sous injonction taylorienne où l’on regardait la tâche comme le reflet du travail humain, on admet désormais dans les sphères actuelles de la production comme de la formation, l’existence d’un travail réel qui n’est pas une simple exécution du prescrit. Quatre décennies de réflexion tous azimuts sur l’activité industrieuse ont permis d’approfondir le concept de compétence qui est à la fois la reconnaissance du travail comme le lieu d’un problème posé au protagoniste d’une situation productive et celle d’une convocation de ses ressources propres. Pour désigner l’engagement du sujet dans sa tâche au-delà du prescrit, il est devenu très commun de parler de l’usage de soi, une expression forgée par Yves Schwartz. Rappelons que dans la période post-taylorienne, celui-ci a été l’une des grandes voix universitaires à prendre position sur les questions du travail, en proposant notamment le modèle des « six ingrédients de la compétence » [1] pour une évaluation respectueuse précisément de l’usage de soi.
Il est certain qu’en formation des adultes, c’est toute une génération de professionnels -dont je fais partie- qui a profité de l’éclairage conceptuel sur la compétence dans une perspective ergologique. Celle-ci remettait à leur juste place les référentiels en recommandant une évaluation sous la forme d’un dialogue entre normes antécédentes et renormalisation. L’usage de soi requis par les autres, à partir des fiches de postes comme des référentiels de formation, a ainsi pu être mis en tension avec l’usage de soi consenti et engagé par soi-même au travail.
Nos pratiques en formation des adultes ont été considérablement enrichies grâce à la mobilisation de la notion d’usage de soi dans les démarches d’analyse du travail. Et cependant, après avoir lu attentivement Usage de soi, Vie et Valeur (USVV), je me rends compte que nous pouvons aller encore plus loin pour tirer parti de ce que contient l’usage de soi, en conjuguant davantage l’approche conceptuelle et l’approche vitale. Dans nos efforts pour produire de la connaissance, nous privilégions la démarche d’analyse, en décomposant un tout en ses différentes parties afin de mieux le comprendre. Or, ce dont nous prenons conscience grâce au nouveau livre, c’est qu’en adoptant dans les sciences humaines et sociales (SHS) la seule « discipline épistémique » (la démarche d’analyse), nous ne prenons pas suffisamment en compte ce que l’auteur appelle « les effets du premier seuil » : le corps et la vie humaine, le « Qu’est-ce que vivre », autrement dit ce qu’il désigne depuis longtemps comme « la discipline ergologique ». Nous parlons couramment d’usage de soi, mais Yves Schwartz nous rappelle qu’il s’agit en réalité de l’usage du corps-soi : « c’est bien le corps-soi comme unité indécomposable qui pense le débat de normes et fait effort pour renormaliser le rapport avec son milieu de vie » (USVV, IX.6 ; c’est moi qui souligne).
Apprendre à toujours mieux articuler le paradigme ergologique et le paradigme épistémique, voilà ce que nous faisons en approfondissant le lien entre vie et valeur, c’est-à-dire en considérant notre héritage du vivant.
« Vie et Valeur »
Avec son nouvel ouvrage, Yves Schwartz a l’occasion d’exposer longuement et de façon lumineuse son interprétation de l’évolution du vivant, de l’animalité à l’humanité, en décrivant deux grandes étapes : le premier seuil avec le phénomène du vivant, les premiers organismes aquatiques (4 milliards d’années environ) et le deuxième seuil, avec le phénomène, parmi les animaux sociaux, de groupes où émergent les normes collectives de vie (Homo habilis, 2,5 millions d’années environ).
Le premier seuil, c’est la vie qui apparaît. L’organisme vit et par là il sait. Il évolue dans un certain environnement avec lequel il développe une forme de relation. Dans l’écosystème, il prélève selon sa propre sélection la substance qu’il métabolise. Il s’agit donc d’un rapport actif, fait de préférences et de rejets. Non pas un mécanisme aveugle, mais une évaluation par l’organisme vivant de ce qui lui convient ou non. Or évaluer suppose aussi bien une forme de connaissance du milieu qu’une forme de choix.
Définir la vie n’est pas possible, nous rappelle Yves Schwartz, mais on peut reconnaître son empreinte en se posant la question : Qu’est-ce que vivre ? Dans les conditions particulières qui exercent sur lui une pression constante, vivre pour l’organisme revient à opposer une initiative à la contrainte ambiante. Grâce à un comportement en valeur, en positif (préférence) ou en négatif (rejet), cet organisme a une emprise sur ce qui l’entoure : il en tire parti et se fait « son milieu », celui qu’il adapte autant qu’il s’y adapte. Il se ménage de micro-espaces de choix, un écart par rapport aux forces exercées du dehors. Il manifeste ainsi une résistance à son entière détermination par l’environnement, car celle-ci équivaudrait pour lui à son assimilation et donc à sa disparition. Vivre revient donc à lutter pour persister dans l’existence, non seulement durer mais encore se développer. Ce premier seuil est le socle commun à toutes les espèces vivantes : vivre selon des « normes vitales », c’est-à-dire un comportement guidé par une valeur intégrée à l’effort de vivre (valeur immanente).
On en arrive au deuxième seuil de l’évolution : certains groupes, parmi les animaux sociaux, se mettent à « produire de la société pour vivre » (Godelier) ; en d’autres termes ils produisent des normes collectives.
« Ces normes collectives sont la forme de « composition » du milieu, ses formes de valorisation propres à toute vie sociale, avant de devenir en même temps des normes antécédentes à visée prescriptive. Le rapport en valeur -la valorisation, en positif ou en rejet, du milieu- devient une production de l’histoire des populations désormais spécifiées, différenciées. Les normes collectives sont désormais instituées, et tendent à se proposer, plus encore à s’imposer aux individus. Le milieu devient un milieu social, par rapport auquel le « faire à quelque distance » renvoie à la diversité des situations concrètes, et notamment individu par individu » [2].
Les comportements tendanciellement prescrits veulent donner aux individus les solutions au problème quotidien du vivre, au nom de valeurs externes (transcendantes) et non plus internes au vivant. Ce sont par conséquent des choix discutables que les humains assumeront ou non, ce qui génère indéfiniment des clivages et de nouvelles coalitions, chaque regroupement ayant ses propres références explicites.
En tant qu’être social, ayant un rapport à soi socialisé, l’individu prendra en compte les injonctions collectives ; mais en tant qu’héritier du vivant, du socle commun, il les prendra à son compte, autrement dit il fera toujours « à quelque distance de ce qu’il est prescrit de faire » [3]. Chacun devient un creuset d’usage de soi, en débat intime entre ce que les autres exigent de soi et ce que soi-même entend faire de sa propre personne pour vivre en santé.
Une inadaptation d’ordre génétique a vraisemblablement provoqué chez une espèce donnée parmi les animaux sociaux un bouleversement décisif. C’est l’obligation de valoriser de nouveaux objets pour continuer à vivre, compenser la non-spécialisation par l’action sur l’environnement, anticiper sans cesse et finalement reconfigurer son milieu. Le rapport vie/valeur qui préoriente les choix des individus de la même espèce va ainsi évoluer, se diversifier en une pluralité de valeurs, qui se traduisent par de nouvelles normes de vie. Yves Schwartz appelle « invention de la désadhérence » ce décollement du vivre au moment présent pour se projeter dans un passé et un futur. Désormais, il y a désadhérence : parce que le concept est à l’œuvre, mais aussi parce qu’il y a choix en valeur. Canguilhem souligne ainsi qu’à la différence de la réaction animale, « la réaction humaine à la provocation du milieu se trouve diversifiée. L’homme peut apporter plusieurs solutions à un même problème posé par le milieu [4]. La désadhérence double (conceptuelle et axiologique) en va-et-vient avec l’adhérence au « présent à vivre » sera la forme humaine de la vie ou activité dans le vocabulaire ergologique, une activité productrice d’histoire pour chacun et pour tous.
« Usage de soi, Vie et Valeur »
Reprenons pour finir le titre intégral du nouvel ouvrage d’Yves Schwartz.
Usage de soi : c’est l’agir entendu comme débat de normes, donc en référence au second seuil ; Vie et valeur : c’est le premier seuil, ici en forme de rappel que l’usage de soi, c’est bien l’expérience de la vie qui est en nous. Les deux seuils de l’évolution du vivant humain s’affichent ensemble afin que nous les gardions bien à l’esprit : l’usage de soi, c’est l’usage d’un corps-soi.
Lorsqu’il commente l’opposition des ouvriers à l’organisation taylorienne les réduisant à une simple force de travail, Canguilhem interprète cette résistance « autant comme des réactions de défense biologique que comme des réactions de défense sociale » [5]. Yves Schwartz, qui cite souvent cette phrase emblématique, ajoute : « Cela veut dire aussi que la dimension qu’on peut dire biologique, ne devrait jamais pouvoir être mise entre parenthèses dans notre être anthropologique, sauf à supprimer l’héritage de la vie en nous. C’est le corps qui est le gardien de cet héritage, ce corps devenu avec l’humanité un corps-soi » (USVV, synopsis).
C’est un fait que dans les SHS actuellement, « l’héritage de la vie en nous » a tendance à être mis entre parenthèses. Pourquoi ? La question est celle des angles d’approche de la réalité humaine. Dès lors que l’on suit l’auteur dans son raisonnement, on considère qu’un individu humain est comme tous les organismes vivants, « un être significatif » pour qui « vivre c’est rayonner, c’est organiser le milieu à partir d’un centre qui ne peut lui-même être référé sans perdre sa signification originale » [6]. C’est pour cela qu’Yves Schwartz nous dit que le corps-soi est « une unité indécomposable » (cf. supra) : chacun se vit comme centre de la situation qu’il est en train de vivre, il est donc sa propre référence, il ne peut être rapporté à autre chose sans perdre sa signification originale. Autrement dit, lorsqu’on analyse une situation, y compris avec le souci d’une approche holistique qui prend en compte les différentes dimensions de cette situation (le cognitif, le social, le culturel, l’historique, l’expérience physique et psychique, etc.), on découpe une existence en perdant alors l’intégrité de son point de vue, « cette normativité qui fait pour l’homme le sens de sa vie » [7]. Au contraire, respecter le sujet corps-soi dans l’intégrité de son expérience de vie, cela veut dire que l’on veille à lui restituer son point de vue, on reconnaît qu’il est seul capable, en tant que corps-soi, d’opérer la synthèse entre les différentes dimensions de la situation dans son débat avec le milieu.
Il faut donc reconnaître, dans une production de connaissance sur les réalités humaines et sociales respectueuse des points de vue, deux approches complémentaires : l’approche conceptuelle -ou discipline épistémique- et l’approche vitale, ou discipline ergologique [8]. « L’activité » en ce sens apparaît comme un champ d’étude pour l’approche conceptuelle, et c’est légitimement que celle-ci va isoler certains éléments constitutifs pour les examiner et les comprendre ; tandis que « l’activité » selon une approche vitale, c’est toujours « quelqu’un », une unité vivante, un corps qui est en même temps un soi, un corps physiologique constituant l’être humain en tant que totalité et rendant possible une vie faite de relations et en quête de santé. Le soi, c’est le corps en activité, être biologique et social : le sujet incarné qui cherche la cohérence dans sa relation au milieu, entre vie individuelle et vie sociale.
L’activité ainsi comprise gardera forcément sa part d’énigme, la valorisation (ou « relation à ») résistant à l’objectivation (ou « relation entre »). Mais cela ne veut pas dire qu’une connaissance objective des réalités humaines et sociales soit inaccessible. Si l’approche vitale et l’approche conceptuelle travaillent de concert, la première retournera régulièrement vers le point de vue des protagonistes de la situation étudiée, tandis que la seconde s’attachera à examiner les réalités auxquelles ces points de vue ont donné accès, afin d’en objectiver les contenus susceptibles de faire savoir et par conséquent d’élargir toujours plus notre connaissance du monde réel.
C’est pour produire ce type de connaissance respectueuse de l’activité que l’ergologie propose le « Dispositif dynamique à trois pôles » (DD3P). Plutôt que de passer directement du savoir à l’action ou inversement de l’action au savoir, en prenant le risque de rendre compte d’un « vivant simplifié » (Canguilhem), la démarche ergologique incite à faire un détour par un troisième pôle, celui d’une concertation entre l’approche vitale et l’approche conceptuelle.
Si l’on multiplie partout où c’est possible cette approche de type « dispositif à trois pôles », on produira une connaissance des réalités humaines moins réductrice, moins simplificatrice de ce que vivent les êtres d’activité. Et la qualité de cette connaissance nous éclairera sur notre responsabilité à l’égard du monde présent : responsables du vivre ensemble dans une société démocratique autant que de l’avenir d’une planète fragile.
[1] https://books.openedition.org/purh/1530
[2] Propos d’Yves Schwartz, dans un échange récent que j’ai eu avec lui.
[3] Canguilhem, préface à la thèse d’Yves Schwartz, (réédition 2012) Expérience et connaissance du travail, Editions sociales
[4] Canguilhem, la Connaissance de la vie, 1998/1965, p. 181
[5] Milieu et normes de l’homme au travail, Œuvres Complètes, tome IV, p.300.
[6] Canguilhem, la connaissance de la vie, op.cit., p. 147
[7] Milieu et normes de l’homme au travail, op. cit.
[8] Le mot discipline s’entend ici comme une ascèse, non pas comme un découpage disciplinaire. Par ailleurs, l’approche vitale (héritée de G. Canguilhem) ne se confond pas avec le vitalisme des 18e et 19e siècles.
