Le « projet-héritage » : la genèse de l’agir et son horizon
Le projet-héritage n’est pas une référence culturelle, il est ancré dans l’agir : il singularise l’individu ou l’entité collective à travers ses choix quotidiens.
Je souhaite approfondir encore le concept de projet-héritage qui est « la substance même de toute activité humaine »[1] dans une perspective ergologique. Le raisonnement suppose d’abord de s’attarder sur la notion de choix quand on caractérise le vivant. Dans son nouvel ouvrage (à paraître le mois prochain[2]), Yves Schwartz nous y aide en décrivant les premières manifestations du vivant sur cette planète, « le premier seuil » de l’évolution selon ses termes : « dans un océan d’indifférence, en d’infimes parcelles adviennent, à un certain moment sur cette Terre, des choix, de la préférence, déterminant les mouvements dont ces parcelles sont les centres ; bref une incorporation, en ces noyaux de matière, d’une emprise de l’ordre de ce qui vaut, en positif et en négatif [3]». Chaque espèce vivante va ainsi se distinguer à partir de ce qui fait valeur pour elle ; elle choisit ce qui lui convient dans son environnement, en résistant à l’entière détermination par celui-ci.
Le choix prend une dimension nouvelle avec le « second seuil » de l’évolution, lorsqu’une espèce parmi les vivants n’est plus organiquement adaptée au milieu – ce sont les humains – et par conséquent doit chercher des alternatives pour continuer à vivre. Ce faisant, cette espèce transforme le rapport entre vie et valeur. Elle va s’orienter selon des valeurs plurielles et les traduire collectivement en normes sociales – tout en continuant individuellement à tenter d’exister face à ces normes, chacun selon ses propres normes vitales. La tension du social et du vital donne la forme humaine de la vie que recouvre le terme d’activité, dans son acception ergologique.
Nous l’avons dit précédemment, l’insatisfaction face au monde « tel qu’il est » correspond au phénomène qu’Yves Schwartz appelle l’invention de la désadhérence : c’est prendre du recul sur le présent à vivre, imaginer un faire autrement, regarder d’une part « un temps qui fut » et d’autre part « un temps à faire ». On ne vit toujours qu’au présent, mais on le considère désormais en se représentant un passé et un futur. Cependant toujours sous un angle cognitif et sous un angle évaluatif, car la désadhérence n’est pas uniquement conceptuelle, elle est aussi axiologique : tout savoir d’expérience est associé à une valeur.
On comprend alors ce qu’Yves Schwartz veut souligner dans la nouveauté du second seuil : « les remaniements en profondeur, s’opérant au sein du corps-soi, entre la pensée, le temps et les valeurs, ces remaniements qui, selon nous, sont la source même de ces spécificités humaines »[4]. Comme tous les vivants, l’humain n’expérimente que le moment présent, mais il est un être d’activité en ce qu’il est pris dans un va-et-vient entre adhérence et désadhérence : il examine l’actuel à partir d’événements passés qu’il valorise pour envisager des possibles ; et vice-versa, il va trouver dans le présent ce qui peut faire « valeur à tenter » en cherchant dans son vécu ce qui rendra le projet crédible.
Le projet-héritage du côté de l’agir
La notion de projet-héritage, dans la vie collective comme individuelle, évoque justement cette dynamique entre ce que l’on a vécu et ce que l’on souhaite faire advenir. Un rapport vie/valeur anime le mouvement, en hiérarchisant dans la mémoire les événements du passé qu’on sélectionnera selon les occasions du présent, pour former des projets transformateurs à l’avenir – des projets y compris susceptibles de faire évoluer ce rapport vie/valeur : c’est pourquoi Y. Schwartz parle de « mouvement spiralaire ».
On l’a dit, il faut garder à l’esprit la notion de « choix » pour appréhender celle de projet-héritage. Car en effet le choix s’impose dans l’action. En pensée, nous conservons différentes manières de nous y prendre, mais c’est la vie qui nous oblige à trancher entre plusieurs options, au nom d’une valeur privilégiée. On « éprouve le choix » entre les possibles dans l’adhérence au moment présent – et l’on y « fait son choix » en tension avec la désadhérence (qui mobilise à la fois des savoirs et des valeurs) en arbitrant, en affirmant donc une préférence. Autrement dit, le projet-héritage est indissociable de l’agir, il ne se confond pas avec la culture entendue comme des ensembles de représentations et de principes, de normes et de valeurs qui organisent la vie sociale.
Yves Schwartz a pris soin de lever cette ambiguïté en reprenant la distinction de Maurice Godelier entre culture et société. Il écrit : « La société pointe, quant à elle, le moment où les protagonistes assument ces ensembles pour se disposer à agir : « par société, nous entendons un ensemble d’individus et de groupes qui interagissent en se référant à des règles et des valeurs communes d’action et de penser et se considèrent comme appartenant à un même « tout » qu’ils reproduisent ou devraient reproduire à chaque fois qu’ils agissent pour leurs propres intérêts » (Godelier, 2010, p. 160). Le projet-héritage est du côté de la société, étant entendu que la référence à des « valeurs » organise un insondable va-et-vient entre des traces mémorielles axiologiquement hiérarchisées et des opportunités suggérées par le monde à vivre »[5].
Le projet-héritage est lié à la renormalisation. Il nous rappelle que le retravail des normes tel que nous le constatons à un moment donné n’est pas un phénomène isolable ; il a en réalité une genèse et un horizon. Il vient d’un retravail des valeurs entre les autres et soi-même – et il tient à ce qu’on voudrait faire advenir, ce qu’on se représente comme préférable, désirable, individuellement et collectivement.
Un monde de projets-héritages
Chaque groupe humain a son projet-héritage. Ce qui réunit les participants lors d’une action collective qui a une certaine durée, c’est un objet commun, un faire ensemble mobilisant des savoirs issus d’expériences diverses. Mais c’est surtout un liant invisible, des valeurs partagées à travers un engagement répété dans des situations concrètes, faites d’objectifs à atteindre, d’enjeux solidaires et de risques pris. Ce qui fait héritage inspire alors les raisons de poursuivre un projet : l’efficacité des équipes au travail en dépend, comme nous l’avons vu en parlant des « ECRP », les entités collectives relativement pertinentes.
Bien entendu, l’étendue des projets-héritages disponibles dans un périmètre donné de la vie sociale n’est pas mesurable, mais on peut dire que l’offre est concurrentielle. Prenons l’exemple du langage. Toute langue représente « un trésor commun » comme le dit Saussure, nous pouvons dire qu’elle porte en elle un projet-héritage pour ses locuteurs. Or à l’heure actuelle, celle de la communication planétaire, chacun de ces projets-héritages linguistiques est en compétition parfois existentielle pour ne pas disparaître, surtout au plan régional. C’est qu’un projet-héritage est avant tout une construction collective qui suppose la contribution de chacun. On ne fait pas usage du véhicule linguistique comme on prend le métro : parler une langue revient à participer à une production commune, même de façon infinitésimale. C’est à la fois rejoindre les autres dans ce qui fait valeur pour eux, s’en imprégner (cf. le terme « imprentissage » dans le vocabulaire ergologique), leur emprunter quelque chose qu’ils valorisent et exprimer ensuite sa propre réalité singulière à travers les mots et tout ce qui fait valeur pour soi. [6]
Cette dialectique interne au projet-héritage, entre soi-même et les autres, relève de l’usage de soi, toujours dual. En choisissant de rejoindre un groupe, une formation collective avec son projet-héritage, l’individu aura toujours une double attente, celle de participer à ce qui fait héritage et projet en s’intégrant et en produisant du commun – mais sans perdre son originalité, c’est-à-dire en se gardant toujours la marge nécessaire pour exister face à la norme collective, à commencer par sa version personnelle du projet-héritage. Et précisément, c’est la richesse d’un projet-héritage d’apparaître à la fois suffisamment commun pour rassembler et suffisamment diversifié pour accueillir une variété d’interprétations.
[1] Schwartz, Y. (2026). Usage de soi, Vie et Valeur, éditions Octares, ch. XVI,9
[2] C’est la raison pour laquelle je ne dispose pas encore de la pagination de l’ouvrage imprimé, dans les renvois en bas de page
[3] Usage de soi, Vie et Valeur, op. cit., chapitre XVI
[4] Usage de soi, Vie et Valeur, ch. XVI.6
[5] Usage de soi, Vie et Valeur, chapitre XVII
[6] Voir à ce propos l’ouvrage récent de Christine Castejon (2025), Le point d’écoute – aux éditions L’Harmattan
