Des projets-héritages : la circulation des valeurs
La vie a une emprise sur le milieu grâce à la valeur : si l’humanité partage cela avec l’animalité, elle se distingue en remaniant indéfiniment ce rapport vie/valeur.
Avant de poursuivre le raisonnement sur l’activité selon l’approche ergologique, il me semble important de lever une ambiguïté. Nous ne cessons de dire que le vivant humain retravaille les normes de son milieu, comme le montre en particulier le fameux écart entre le prescrit et le réel. Or il faut comprendre que cette renormalisation, ce « faire à quelque distance de ce qu’il est prescrit de faire » a pour origine un retravail des valeurs par ce même individu. En effet, comme le rappelle Canguilhem, les normes « ne sont des normes que par leur rapport à la polarité axiologique de la vie » [1]. S’y prendre autrement, substituer une manière de faire à une autre, ce n’est pas un simple jeu logique, mécanique, pour un humain : ce dernier agit ainsi parce qu’il éprouve la nécessité de réévaluer sans cesse la situation, de retravailler ce qui vaut à ses yeux.
Le rapport vie/valeur
En évoquant un débat entre deux manières de faire (effectuer un déplacement ; monter un mur ; conduire un entretien ; etc.), nous nous représentons spontanément celles-ci selon leurs caractéristiques génériques. Or ces manières de s’y prendre deviennent des normes dans la mesure où elles sont « privilégiées » par quelqu’un, c’est-à-dire respectivement associées à un choix : le fond du débat relève donc d’un positionnement en valeur. L’être humain ne cesse de réinterroger « ce qui vaut » pour soi et pour les autres et c’est précisément cela qui le distingue des autres vivants. Comme l’humain, tous ces vivants sont dans un rapport de valorisation avec le milieu mais contrairement à lui, ils ne remettent pas en question le rapport vie/valeur guidant leur espèce et acquis dès la naissance. Avec l’espèce humaine, ce rapport vie/valeur va devenir pluriel : l’humanité sera formée de groupes de plus en plus distincts par leurs options de vie (manières d’habiter, de se nourrir, de se vêtir, de s’unir, de chasser ou pêcher, etc.). Ce ne sont pas seulement des choix objectifs mais aussi des prises de position en valeur. Chacun de ces groupes va tenter de transformer son milieu en traduisant ses valeurs collectives en normes de vie, en explorant de nouveaux rapports sociaux et de nouveaux rapports avec la nature.
Selon Canguilhem, tous les vivants polarisent le milieu, autrement dit le découpent en préférences et rejets, en positif et en négatif. Cette continuité va pourtant s’accompagner d’une forme de discontinuité dès lors qu’une des espèces vivantes (celle privée de l’équipement biologique qui prédispose les autres vivants à un milieu précis) va reconsidérer l’état de choses donné. Ce sont les humains qui ne se contentent plus de subir l’environnement mais s’interrogent sur ce qui, dans l’effort de vivre, vaut la peine. Désormais ce qui sera polarisé en positif/négatif, autrement dit « ce qui vaut » ne sera plus figé mais sera comme en suspens : les différents groupes humains feront advenir des débats internes de valeurs pour projeter des normes nouvelles et tenter ainsi de mieux vivre en santé.
L’émergence des projets-héritages
Vivre autre chose et le vivre autrement : en questionnant le rapport vie/valeur, en envisageant le monde tel qu’il pourrait être, les humains ne se satisfont plus du monde actuel tel qu’il est. C’est la déconnexion par rapport au temps vécu, ce qu’Yves Schwartz appelle « l’invention de la désadhérence » [2] qui remonte au fond des âges – avec Homo habilis, soit environ 2,5 millions d’années. Décoller du présent l’ouvre à d’autres dimensions du temps : s’inscrire dans une histoire en train de se faire, avec un passé et un avenir – un déplacement qui permet ensuite de revenir au présent à vivre, armé de nouvelles possibilités de transformation.
Cependant la désadhérence prend deux formes : « cognitive et valuative ».[3] Car, nous venons de le voir, si l’humanité entre dans l’histoire, elle le doit à la pluralisation des valeurs : c’est la vie qui lui donne l’élan d’explorer de nouveaux horizons et d’inventer de nouvelles solutions pour vivre. Simultanément, la prise de distance avec l’agir actuel est rendue possible grâce au langage qui donnera les catégories cognitives et la stabilité des concepts. Canguilhem décrit bien ce double mouvement conceptuel et vital dans l’effort de vivre et de connaître, lorsqu’il évoque les actions de l’homme qui « découpent des objets qualifiés, les situent les uns par rapport aux autres et tous par rapport à lui » [4]. La désadhérence cognitive « qualifie » au sens de nommer : elle reconnaît des « relations entre » les choses. La désadhérence axiologique « qualifie » elle aussi, mais au sens de normer : elle établit une « relation à » : une relation personnelle à l’objet qui prend de la valeur pour l’individu se vivant au centre de la situation.
C’est pourquoi dans une perspective ergologique, l’activité qui nous définit en tant qu’humains suppose un lien profond entre la pensée, le temps et les valeurs : c’est ce que veut signifier Yves Schwartz quand il parle de projet-héritage : « nous vivons dans et par des projets-héritages » [5].
Avec les « ECRP », les entités collectives relativement pertinentes, nous avons vu précédemment comment se cristallisent au travail des choix d’usage de soi, des coopérations qui tirent leur efficacité de points de vue convergents, de valeurs partagées, dans un essai de vivre ensemble et en santé son milieu de travail. Nous reconnaissons justement dans les ECRP ce lien nommé projet-héritage : « le projet dessine un avenir pour lequel on y milite, donc de l’ordre de la préférence, de la valeur de vie, mais ancré dans un héritage, ce que l’on sélectionne dans son passé – donc une sélection de savoirs – qui crédibilise le projet. À chaque groupe son projet-héritage : le projet va chercher ce qui fait héritage dans la situation, et réciproquement : l’héritage est déterminant pour construire les contours du projet. Cette dernière notion illustre parfaitement cette forme de rapport entre savoir et valeur qui s’oppose à celle que nous avons connotée comme « valeur du savoir » : nous avons ici à faire à des « savoirs-valeur », c’est-à-dire des savoirs qui s’intriquent dans des valeurs alternatives suggérant, dans l’infime ou le visible un faire, un vivre préférable. Comme on le voit avec cette dialectique des projets-héritages, on ne peut penser séparément la dimension savoir et la dimension valeur. » [6]
L’histoire humaine se fait parce que les valeurs circulent à travers les projets-héritages, du niveau le plus macro (une nation par ex.) jusqu’au plus micro (les petits collectifs par ex.) en passant par le niveau méso (les institutions par ex.). Dans son nouvel ouvrage (à paraître en mai 26), Yves Schwartz cite l’ergonome Corinne Gaudart qui réfléchit dans le même sens à propos des temps en situation de travail : « Faire histoire implique également de vivre selon un mode créatif, i.e. de pouvoir circuler librement dans les catégories du temps. Cette circulation est créative car elle renouvelle le champ d’expérience et l’horizon d’attente : l’expérience passée est relue au présent et prend un nouveau sens ; cette relecture ouvre un futur possible ; dans un mouvement inverse, cette possibilité de futur permet à son tour une relecture du passé ». [7]
[1] Canguilhem, Milieu et normes de l’Homme au travail, 1947, p. 136
[2] Schwartz, Y. et Durrive L. (Dir.), L’Activité en Dialogues, Éditions Octares, 2009, p. 61
[3] Schwartz, Y., Usage de soi, Vie et Valeur, Éditions Octares, chapitre XVII, à paraitre en mai 2026
[4] Canguilhem, G., La Connaissance de la Vie, Éditions Vrin, 1998/1965, p. 152
[5] Schwartz, Y., Usage de soi, Vie et Valeur, Éditions Octares, chapitre XVII, à paraitre en mai 2026
[6] Schwartz, Y. et Duc, M. Pluralisme des savoirs et reconfigurations de l’agir au travail, N° 21, 2020 / 2 – Travail et Apprentissages. p.130 à 147
[7] Gaudart, C. – extrait de l’article : Activité, temps et parcours : pour une intégration des temps multiples à l’analyse ergonomique du travail – Le travail humain (vol. 79, n° 3, 2016/3) p. 223