Des savoirs-valeurs dans l’activité
Reconnaître le poids des valeurs dans la fabrication des savoirs enfouis dans l’activité humaine, cela suppose de comprendre la notion d’adhérence.
Il y a plusieurs manières de rendre compte de l’agir en situation. On parlera d’« action » en référence à un événement dont on identifie bien : le début et la fin, les débats qui débouchent sur des arbitrages, les gestes imputables à une décision et soumis à une raison. En revanche, lorsqu’on parle d’« activité », on inclut cette action dans tout ce qui fait l’expérience du vivre chez l’humain : un élan de vie sans début ni fin repérables, une quête de santé qui consiste à ne pas se satisfaire de vivre au croisement de contraintes et de normes sociales, mais à chercher à faire sien le milieu de vie, à le redéfinir à sa mesure.
Pour approcher ce qu’Yves Schwartz appelle l’adhérence, je reprendrai le raisonnement à partir d’une situation de travail, en rappelant que « l’agir industrieux » ne fait ici qu’illustrer un rapport aux normes caractéristique de toute forme d’agir.
L’organisation sociale est constituée de normes produites par une histoire collective, chaque milieu faisant en sorte d’anticiper les modalités du vivre en son sein. Dans une unité de production, on se heurte à un « impossible » : toute anticipation a des insuffisances face aux variabilités, il faut faire appel à quelqu’un pour agir sur l’actuel selon le prescrit. Toutefois la personne convoquée pour répondre aux exigences de la tâche ne se contentera pas de combler les trous de la prescription, elle va reconfigurer la situation en tenant compte de sa propre exigence de vivant. L’en empêcher serait pour elle « invivable », c’est un impératif de santé. Par conséquent, la gestion de l’écart entre le prescrit et le réel, loin d’être un simple retour à l’ordre initial voulu par l’organisation, va au contraire accentuer cet écart, créer de l’inédit par la prise d’initiatives – et donc, non pas reproduire la situation standardisée mais faire histoire.
De l’adhérence à la double désadhérence
En termes de production de savoirs à partir de cette situation, on parlera de « double anticipation ». Autrement dit, on n’agit ni au passé, ni au futur, mais toujours au présent : ici et maintenant. Ce présent est forcément inédit car « jamais identique aux présents précédents ou aux milieux adjacents »[1]. La première anticipation, celle du prescrit, est permise par une distance, un décollement par rapport au présent : une désadhérence conceptuelle. Tandis que la deuxième anticipation, c’est l’initiative de l’être entier (corps-soi) face aux contraintes nouvelles du moment présent, « ce que nous nommons « l’adhérence » : soit la mobilisation de nos énergies, incorporées dans nos facultés intellectuelles comme dans nos équipements biologiques, pour détecter ce qui fait point de résistance et point d’appui dans le présent du milieu à vivre »[2].
L’adhérence, c’est donc un autre regard porté sur une situation. Dans le champ de l’ergoformation, si l’on fait retour sur l’agir en termes d’actions, on produira un « rapport d’activité »[3], ce qui est tout à fait adapté pour évaluer la réalisation d’un programme. Si l’on cherche plutôt à dégager des savoirs-valeurs produits dans l’adhérence, on rédigera un « récit d’activité ».
Il reste cependant à donner une précision importante concernant les savoirs-valeurs. On a compris que, dans la vie en général, la spécificité de l’activité humaine est un va-et-vient entre adhérence et désadhérence, autrement dit une capacité à s’extraire par la pensée de son environnement immédiat, l’ici et maintenant, et d’y revenir pour le gérer autrement. Mais il faut aussi comprendre qu’il existe deux désadhérences : nous avons parlé de celle des concepts qui est portée par le langage, ce qui lui permet d’échapper en partie au temps et à l’espace ; mais il y a également celle des valeurs, qui au contraire est sans cesse remise en histoire car elle est mobilisée par chacun de nous, lorsqu’il faut traiter un débat de normes dans l’adhérence : qualifier, hiérarchiser, évaluer la situation et enfin trancher le débat…
En effet, il existe une désadhérence axiologique car nous n’inventons pas nos valeurs, nous les tenons de ce que Y. Schwartz appelle « un monde de valeurs » qui regarde vers l’universalité : « santé, justice, solidarité, amour, goût de l’invention et de la découverte, sens de la beauté, de la communauté, de la confiance » [4]. Nous prenons position face à ces valeurs, nous les dimensionnons en leur accordant une place variable dans nos vies, nous les mettons à l’épreuve de nos choix, petits et grands, dans nos présents à vivre. Dans les défis du vivre en adhérence, on ne se contente pas d’oppositions logiques, nous devons nous positionner en termes de préférences (+) et de rejets (-) : « Il ne peut y avoir d’activité de désadhérence intellectuelle sans qu’il y ait polarisation en valeurs, positive ou négative, des objets de pensée, dans leur rapport aux valeurs du vivre dans un milieu déterminé » [4].
Yves Schwartz fait l’hypothèse [5] qu’avec les premières sociétés humaines, ce qu’il appelle « l’invention de la désadhérence » aurait consisté en un même mouvement : d’une part la prise de distance par rapport au seul agir dans le présent qui a permis de cadrer et catégoriser des situations de vie ; d’autre part une prise de distance nouée à cet effort de catégorisation qui a permis non seulement de nommer mais aussi de normer, qualifier, hiérarchiser, donner du relief au présent à vivre.
La désadhérence conceptuelle, à travers la construction de la science, va revendiquer son autonomie et sa neutralité. Une telle rigueur dans l’effort de dévalorisation (neutralisation) des objets est justifiée « en se proposant comme théorie générale d’un milieu réel, c’est-à-dire inhumain »[6] – au sens de non-humain. Mais lorsqu’il s’agit des êtres avec débats de normes, la vie en adhérence est incompréhensible sans le rapport au monde des valeurs. Il convient de passer par un dispositif dynamique à trois pôles pour produire du savoir, si l’on veut éviter une déconnection brutale entre les deux désadhérences, qui mutilerait l’activité et empêcherait de reconnaître les savoirs-valeurs.
[1] Schwartz, Y. (2009). Produire des savoirs entre adhérence et désadhérence. In Béguin, P. et Cerf, M. Dynamique des savoirs, dynamique des changements. Editions Octarès, pp.15-28
[2] Ibid.
[3] Pour la distinction proposée ici entre rapport d’activité et récit d’activité, se référer à l’onglet « outils d’ergoformation » de ce blog.
[4] Ibid.
[5] Voir L’Activité en Dialogues (2009), le chapitre 2
[6] Canguilhem, G. (1998/1965) La connaissance de la vie, Vrin, p. 153.